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LES ENSEIGNANTS ET L’ARGENT Une réputation de radin qui a la vie dure !

«Coller une réputation de radin à la peau des enseignants est à l’antipode de leur rendre l’hommage qui leur est dû. Les enseignants sont des fonctionnaires dont le rôle fondamental est d’instituer l’humanité dans l’homme en transmettant le savoir savant, le savoir-faire et le savoir-être. Il est loisible de comprendre que les enseignants en raison de leur nombre soient devenus comme des parents à plaisanterie sur lesquels on déverse inconsciemment des insanités. Cependant,  les enseignants constituent le corps le plus difficile à caractériser car c’est une biocénose assez complexe aussi bien horizontalement que verticalement mais également quand on considère la séquence temporelle », démonte le Professeur Papa Ibra Samb,  ancien instituteur, normalien-instituteur, devenu enseignant-chercheur en biologie végétale à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

« Au lendemain des indépendances, l’enseignement était un rêve pour les élites du pays et l’enseignant représentait le modèle auquel tous les honneurs étaient rendus. Il est vrai qu’avec le temps cette image a perdu de son lustre. Je vais l’illustrer par une anecdote que j’ai vécue. A mon arrivée à l’école de Sinthiane en octobre 1975, ma surprise fut grande de constater l’absentéisme des élèves trois jours après que le crieur public a annoncé mon intention de commencer les enseignements. L’enquête effectuée me révéla que l’indifférence serait liée à  l’absence de résultat depuis le départ du premier directeur un certain Kabou de Rufisque. Les cours n’ont dû commencer qu’après l’engagement que j’ai pris avec les parents d’élèves. Cela étant dit, il ne saurait exister un corps composé par une seule catégorie de personnes. Par contre, il est aisé de comprendre que les enseignants gagnent un salaire honnête qu’ils distribueraient difficilement en liasses dans des soirées de gala. Je comprendrai facilement que le collègue fasse un bilan du juste pour joindre les deux bouts dans un métier où les pourboires et les pots de vin n’existent pas », argue l’ancien Recteur-fondateur de l’Université de Thiès.

Pour lui, la réputation de radin collée aux enseignants est une caricature tirée à l’excès. « Mon exemple peut servir de modèle pour avoir traversé le  système de la base au sommet (instituteur et professeur des universités de classe exceptionnelle) en ayant exercé certaines fonctions. Je n’ai pas trop senti avoir gravi les échelons. J’ai toujours dépensé ce que j’ai gagné sans avoir un compte fourni. N’est pas avare ou radin celui qui dépense tout ce qu’il gagne sauf dans le sens de « bouki » (l’hyène) qui a confondu l’avare à celui qui  est pauvre. Mais  il faut le dire cette vision manichéenne et simpliste ne me satisfait guère », tranche M. Samb.

A ses yeux, l’enseignant qui est un fonctionnaire, n’est  nullement un  privilégié.  « Comment considérer les enseignants comme privilégiés avec toutes ces grèves où ils réclament toujours des sommes dues ou le respect des engagements ? », s’interroge-t-il. « C’est une fonction de convoitise des années qui retombe dans l’oubli jusqu’aux états généraux de l’éducation et de formation en 1981. Après une légère revalorisation, les acquis sont confrontés à la dévaluation du franc CFA en 1993. Les corps émergents ont payé un lourd tribut avec l’ajustement structurel. Les autres corps n’ont pas été épargnés. Le pouvoir du Président Wade a fait des réajustements qui n’ont pas toujours été effectués dans l’harmonie dans le corps ni dans la fonction publique», explique l’ancien directeur de l’École nationale supérieure d’agriculture (ENSA) de Thiès.

Interpellé sur le pouvoir d’achat de l’enseignant et son patrimoine, notre interlocuteur est d’avis que c’est une question délicate. « C’est une question délicate si on veut la traiter d’amont en aval tellement les différences sont énormes. Ce serait une utopie de comparer les enseignants de la base du système à ceux qui sont au sommet. Même à l’université, il fut un temps où l’assiette des salaires était assez large entre l’assistant et le professeur. Avec la réforme des grades  elle s’est rétrécie. La courbe du patrimoine suit celle du pouvoir d’achat puisque ce sont deux problèmes étroitement liés », fait remarquer M. Samb, réfutant que les enseignants ne sont pas les seuls à être étranglés de dettes auprès des banques. « Cette question ne saurait être posée pour les seuls enseignants. Aujourd’hui, dans notre société de consommation, tout un chacun aspire au bien-être et les banquiers l’ont exploité dans une concurrence tout azimuts pour recruter dans l’écosystème des fonctionnaires avec des propositions de biens de consommation. Au départ, avec le respect de certaines normes notamment la quotité saisissable, le fonctionnaire était protégé. Mais avec l’instauration de prêts spéciaux et la possibilité de souscrire simultanément à deux prêts et à des mutuelles, des difficultés sont réelles sans qu’on puisse considérer que seuls les enseignants en sont victimes », explique-t-il.

  Jetant  un regard sur le passé, il revient sur les différentes catégories  dans l’enseignement. « Dans ma carrière, j’ai connu les périodes de stage avant d’être titularisé. La vacation à l’université n’a pas toujours eu la même signification que dans les lycées et collèges. A mon humble avis, les vacataires et les contractuels du moyen–secondaire sont venus avec les corps émergents. Ce sont des contrats spéciaux qui ont été utilisés pour résoudre des problèmes spécifiques. On connaissait les corps des instituteurs adjoints et les titulaires avec des périodes de stage dans l’élémentaire, des professeurs d’enseignement moyen et d’enseignement secondaire. Dans le supérieur, on distinguait les assistants, les maîtres assistants, les maîtres de conférences et les professeurs titulaires. La réforme des grades a fait disparaître le corps des assistants et celui des maîtres assistants. On distingue aussi des maîtres de conférences assimilés et des professeurs assimilés », dit-il.

Néanmoins, le Professeur Papa Ibra Samb admet que l’enseignement peut mener à tout, à condition de savoir s’en sortir, notamment avec les passerelles professionnelles, les concours comme l’ ENA, l’inspectorat, la mise en disponibilité etc. « Si nous commençons par la disponibilité, nous disons tout de suite qu’elle n’est pas spécifique aux seuls enseignants en restant une disposition contractuelle de tous les fonctionnaires. Les passerelles professionnelles constituent, pour ma part, un avantage important et un acquis dont j’ai eu à bénéficier et qui, à mes yeux, doit être renforcé et protégé. Aujourd’hui,  tout le monde s’accorde à considérer qu’on doit valoriser les acquis professionnels. Je considère que c’est cela qu’on ne pourra jamais compenser dans le traitement d’un enseignant. Les enseignants sont des apprenants toute une vie durant. Le métier permet un perfectionnement continu qui fait des enseignants des agents éligibles à tous les concours si bien que l’enseignement mène  à tout. C’est aussi une raison de la noblesse du métier d’enseignant », affirme-t-il.

Last but not least, ce qu’offre le métier d’enseignant contrairement aux autres corps de la fonction c’est que leurs enfants sont souvent bien formés et réussissent aux meilleurs concours nationaux. « En ce qui concerne la bonne formation des enfants, elle n’est qu’une suite logique qui voudrait que la charité bien ordonnée commence par soi-même », admet le Professeur Papa Ibra Samb.

Mamadou SARR

 RETRAITE

Pas de parachute doré pour les enseignants !

Dans certains corps de métiers, les agents qui partent à la retraite après des années de bons et loyaux services reçoivent une prime, sorte de parachute doré qui se chiffre à des millions de francs Cfa. Les enseignants, voudraient en bénéficier. Mais, il n’en rien. « A un mois de la retraite, je me soucie peu du traitement qui va m’être appliqué. Je n’ai pas l’exactitude de ma future situation. J’entends ces jours-ci beaucoup de rumeurs sur les fonds de départs des directeurs de Pétrosen. Pourtant il semble que l’enseignant du supérieur qui part à la retraite ne reçoit pas un rotin », déplore le Professeur Papa Ibra Samb, enseignant-chercheur en biologie végétale à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. « Quelle injustice que je ne reçoive aucun royalties, ni droit d’auteur de toutes mes œuvres et créations comme enseignant et comme recteur en particulier. Je laisse à la postérité beaucoup de créations dont certaines sont monnayées sans aucune contrepartie », regrette-t-il.

A la retraite, les enseignants fonctionnaires reçoivent une pension mensuelle qui peut représenter prés de 70% de leur dernier salaire de base hormis les indemnités.

M.SARR