CHRONIQUE DE L’ENVIRONNEMENT

Par Dr Oumar CISSÉ, ingénieur polytechnicien en génie civil & environnementaliste

Les inondations à Dakar : la prééminence du facteur humain

Oui, le réchauffement climatique s’avère être un amplificateur des pluies extrêmes, donc des

inondations. Bien sûr, il est noté un retour des pluies à la normale après une longue période de

sevrage du fait de sècheresses. Mais force est de constater que nous inondons nous-mêmes

nos territoires urbains par notre incapacité à les aménager et à les gérer en prévenant l’habitat

informel notamment dans les zones impropres, en prohibant l’imperméabilisation outrancière,

en les dotant d’infrastructures et en entretenant le cadre de vie.

Le réchauffement climatique est constamment associé à des changements dans les systèmes

hydrologiques tels que l’intensité et les pluies extrêmes, l’accroissement de la vapeur d’eau

atmosphérique, l’augmentation de l’évaporation et les modifications dans l’humidité du sol et le

ruissellement. Il est donc admis, avec un climat qui se réchauffe du fait de l’augmentation des

gaz à effet de serre, qu’une grande augmentation des pluies extrêmes est attendue, comparée à

la moyenne. Les inondations formées à la suite de ces pluies pourraient donc s’avérer extrêmes.

A l’instar des autres pays du Sahel, il est observé au Sénégal une situation déficitaire de la

pluviométrie depuis la fin des années 1960. La pluviométrie moyenne annuelle de la région de

Dakar était de 458 mm de 1947 à 1972. On constate une baisse globale de la pluviométrie de

35 %, de la durée de la période pluvieuse et de la fréquence des jours de pluie entre la période

1950-1965 et celle de 1970-1995.

Les inondations à Dakar ne sont pas le fruit de pluviométries exceptionnelles

Ces dernières années (notamment depuis 2005), les précipitations sont plus abondantes et

semblent indiquer un retour à la normale (Gouvernement de la République du Sénégal, 2010).

Les années 2005, 2009 et 2012 qui ont marqué les inondations à Dakar se retrouvent avec une

moyenne pluviométrique de 625,4 mm. Cependant, ces dernières ne figurent nullement parmi

les précipitations maximales enregistrées à Dakar. Durant les années 1951, 1958 et 1967, les

précipitations moyennes annuelles ont dépassé 800 mm par an à Dakar.

A voir le défaut d’aménagement, il n’est pas exagéré de soutenir que nous avons envahi les

eaux. L’occupation de la banlieue de Dakar s’est effectuée durant les périodes de sécheresse

qui ont forcé les populations rurales agricoles affectées à émigrer vers les villes. Ainsi, avec le

rétrécissement du lit des cours d’eau, lacs, mares et marigots qui foisonnaient dans la région de

Dakar, l’espace libéré a été soumis à une urbanisation accélérée non planifiée. En effet, la plupart

de ces zones occupées étaient inconstructibles selon les documents d’urbanisme, même si ces

derniers étaient souvent obsolètes et rarement mis à jour. Ainsi, la banlieue de Dakar, les villes

de Pikine et Guédiawaye, en particulier, sont soumises aux inondations récurrentes depuis deux

décennies.

Le défaut de planification préalable est aussi un obstacle à l’équipement en infrastructures

de gestion des eaux pluviales notamment. Non loti, le quartier ne peut disposer d’emprises

pour accueillir des infrastructures. Pire, le défaut de lotissement équivaut à l’absence de

terrassement avant occupation, le premier acte physique de drainage des eaux pluviales.

Notre approche d’aménagement orientée imperméabilisation pose aussi problème. La faiblesse

des superficies de forêts urbaines, parcs, jardins et autres espaces verts laisse peu de place à

l’infiltration qui alimente les nappes et réduit le ruissellement propice aux inondations.

Même les quartiers supposés lotis sont en manque de parcs et jardins. Les plans qui

accompagnent l’approbation du projet de lotissement prévoient souvent la présence de ces

espaces. Mais dans la mise en oeuvre, ces espaces sont «mangés» par l’habitation. Les espaces

boisés quand ils existent sont régulièrement confrontés à une amputation progressive jusqu’à

une disparition certaine.

Enfin, notre répulsion à l’entretien est aussi à incriminer dans la récurrence des inondations.

Nous savons construire mais pas entretenir. Certains événements d’inondations rapportés par la

presse sont simplement le fait de défaut d’entretien.

Les inondations sont donc dues à une combinaison de facteurs naturels et anthropiques. À côté

du retour des pluies après une période déficitaire, de la nature des sols et de la remontée de la

nappe phréatique, des facteurs humains tels que l’installation de quartiers spontanés dans les

dépressions, le déficit de planification urbaine et l’absence d’assainissement qui l’accompagne

sans oublier le défaut d’entretien des ouvrages revêtent une grande importance (Wade et al.

2009).

Quelle qu’en soit la causalité, les conséquences des inondations sont terribles.

Au Sénégal, ce sont particulièrement les zones périurbaines de Dakar qui ont été les plus

touchées par les inondations récurrentes. Ainsi, en 2009, environ 360 000 personnes ont été

directement affectées par les inondations à Pikine et 22 000 personnes à Guédiawaye ; soit

respectivement 44 % et 7,2 % de la population dans ces deux villes. Au total, dans la région de

Dakar, 30 000 maisons et 130 écoles ont été touchées par les inondations. Ces dernières ont

coûté environ 41 milliards de francs CFA, dont 21 milliards de dommages (valeur monétaire

des biens partiellement ou totalement détruits) et 20 milliards de pertes, toujours en 2009

(Gouvernement de la république du Sénégal, 2010).

La solution ne peut être que plurielle mais fondée sur l’aménagement écologique de l’espace.

Le Programme Décennal de Lutte contre les Inondations 2012-2022 estimé à 767 milliards

de francs CFA est mis en place par l’État du Sénégal avec des volets sur l’aménagement du

territoire, la restructuration urbaine, le relogement et la gestion des eaux pluviales. À travers

le PROGEP, qui est une composante de ce programme mis en oeuvre par l’ADM avec l’appui

de la Banque mondiale, plusieurs quartiers de la banlieue ont été sortis des eaux par un

impressionnant réseau de canaux, stations de pompage et bassins de rétention. Cependant,

je doute que le programme décennal ait fait l’objet d’une évaluation à mi-parcours inclusive et

que sa mise en oeuvre soit adossée à un système de suivi-évaluation robuste et participatif.

Ces dispositions auraient permis des ajustements continus par rapport aux orientations, aux

objectifs et aux actions/projets sur la base des résultats enregistrés par l’intervention, de

l’évolution et de l’ampleur du phénomène des inondations dans le pays. Il est trop tard et inutile

d’attendre le terme du programme décennal pour se contenter d’une évaluation de son impact,

tant son ampleur est sans précédent.

Aussi, convient-il de ne pas occulter le fait que les Niayes ne se limitent pas à Dakar et

continuent jusqu’à Saint-Louis. Aussi, chaque année la population de la région de Dakar

augmente-t-elle d’environ 100 000 personnes dont les besoins en logements s’établissent à

quelques 14 300 unités. Les risques d’un envahissement des Niayes par l’extension urbaine

demeurent. Pour y pallier, un accent plus grand de l’intervention de la DSCOS doit consister

à prévenir l’occupation des zones à risque, dont les Niayes. Les pouvoirs publics devront

aussi produire en masse des terrains d’habitation aménagés, équipés et accessibles pour les

populations à faibles revenus, notamment du secteur informel.

De façon générale, les solutions apportées aux inondations demeurent encore essentiellement

techniques et hydrauliques et elles devront davantage prendre en compte la bonne santé des

zones humides. Ces dernières présentent des fonctions écologiques importantes dont la

régulation du régime des eaux et le maintien des réservoirs de diversité biologique. Ces lacs,

mares, marigots, marécages, marais qui essaiment dans la région de Dakar sont comblés

progressivement par la poussée urbaine et colonisés par l’habitat. Il n’est pas rare d’entendre

les populations de Mbao et environs se plaindre des assauts de l’habitat sur le marigot de Keur

Mbaye Fall et demander avec insistance aux autorités le dragage de ce plan d’eau pour prévenir

les inondations.

Aussi, la sauvegarde et la promotion des aménagements paysagers devront-elles être de rigueur

pour contrer la bétonisation galopante de l’espace urbain, facteur d’imperméabilisation et donc

d’inondation.

Nous devons aussi repenser notre façon d’intervenir sur la ville à travers notamment la

construction d’infrastructures linéaires telles que les routes et les voies ferrées. Nous devons

tous nous approprier la devise «penser globalement, agir localement» ; ce n’est pas une

exclusivité des écologistes/environnementalistes. Comment comprendre que la construction

de routes puisse entraîner une coupure dans l’écoulement, donc le piégeage des eaux de pluies

et les inondations. Sinon que notre seule préoccupation fut la protection de notre ouvrage,

la route. Nous oublions souvent que les routes, en plus de leur apport dans la mobilité et les

déplacements, peuvent servir de «canaux» dans certains contextes et ainsi aider à l’évacuation

des eaux de pluies. On parle souvent de chaussées drainantes pour ces routes aux fonctions

multiples. Le cloisonnement et l’approche sectorielle qui prévalent dans l’intervention urbaine

expliqueraient en partie cette situation injustifiable. Toute intervention, en milieu urbain

notamment, de quelque acteur que ce soit doit se faire en évaluant au préalable toutes les

répercutions possibles, négatives comme positives, sur toutes les fonctions urbaines. L’étude

d’impact environnemental est censée prendre en charge cette préoccupation mais son format et

le profil de ses auteurs posent problème.

Même si des efforts de curage régulier des ouvrages de gestion des eaux pluviales sont

effectués par l’ONAS, notre cadre de vie souffre d’un défaut d’entretien qui impacte le réseau

de drainage. Les infrastructures de gestion des eaux pluviales sont souvent caractérisées par

une extrême vétusté, conséquence de leur âge et d’un entretien défaillant. A Rufisque, certains

canaux majeurs ont vécu plus de 100 ans. Il importe ainsi d’assurer un désensablement

permanent des rues, un conditionnement approprié des ordures, un balayage fréquent et une

collecte régulière des déchets pour éviter le colmatage des ouvrages de gestion des eaux

pluviales et donc les inondations. Les communes peuvent et doivent assurer ces services

ainsi que le nettoyage des grilles-avaloirs et l’entretien des espaces verts et lieux publics pour

empêcher que des débris, rebuts et déchets de toutes sortes obstruent les canalisation.

Pour terminer, il convient de surveiller, en sus des points chauds d’inondation traditionnelle

dans la région de Dakar dont certains ont connu un traitement heureux, les communes de

Keur Massar et de Bambilor. Keur Massar, la commune la plus peuplée de la région de Dakar

sera encore exposée aux risques d’inondations, même dans ses «parcelles assainies» dont

l’aménagement a peu tenu compte de la nature des sols en général, de la présence du marécage

des Niayes en particulier. Quant à Bambilor, l’une des communes les plus étendues de la région,

elle fait face à une forte poussée de l’habitat qui menace la vocation agro-industrielle de la zone.

Ces deux communes devront faire l’objet d’un contrôle strict de l’occupation des sols, des zones

à risque et de l’urbanisation.

Dr Oumar CISSÉ,

ingénieur en génie civil, urbaniste & environnementaliste

Directeur exécutif, Institut Africain de Gestion Urbaine (IAGU)

Auteur du livre « Les inondations à Dakar : Gestion des risques et adaptations locales », Karthala,

décembre 2018