BAIDY AGNE, PRESIDENT CNP : « Les baisses de chiffre d’affaires vont de 10 à 100% »

  • La Redaction
  • juillet 6, 2020
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En exclusivité,  pour L’INFO, le Président du Conseil national du patronat, Baïdy Agne  analyse l’impact de la covid-19 sur les entreprises. Il se prononce sur le plan de relance et de résilience, la baisse de la croissance, le secteur privé sénégalais ainsi sur d’autres questions  économiques.

L’INFO :En tant qu’homme d’affaires et Président du CNP, comment avez-vous vécu cette crise sanitaire ?

Baidy AGNE :Je dirais l’avoir vécue comme tous les chefs d’entreprise soucieux des impacts sociaux, financiers et économiques de la pandémie. La priorité était d’une part, de répondre à l’appel à la solidarité nationale en apportant « soutien et réconfort » à des couches sociales vulnérables, d’autre part, de préserver les travailleurs et mes entreprises.

Quel est l’impact de la covid 19 sur les entreprises membres du CNP?

Les entreprises ont subi un choc exogène sans précédent et brutal, ayant des impacts économiques, financiers et sociaux.

Cette pandémie a très fortement affecté l’économie mondiale, et en conséquence n’a épargné aucune entreprise. Je dois dire que nous entrons dans une nouvelle ère : celle de la peur du lendemain des incertitudes avec de fortes spéculations sur les marchés mondiaux à la fois physiques et financiers.

La récession est là, elle touche notre pays. Des réflexions sont engagées dans le cadre de notre concertation publique/privée pour la relance post-covid. Cela ne sera pas facile car le plan de relance économique va nécessiter des ressources budgétaires conséquentes ainsi que la prise en charge en même temps des urgences sanitaires et priorités sociales.

Les entreprises impactées ont non seulement enregistrées une baisse de leurs chiffres, mais en plus elles font face à des obligations sociales et fiscales. Celles qui sont les plus touchées font de leur mieux pour éviter un dépôt de bilan.

Les premières entreprises à subir dès la mi-mars 2020 les conséquences de la crise sanitaire sont celles du secteur du « tourisme, hôtellerie, restauration, transport aérien » avec un arrêt total d’activités. Puis immédiatement, leurs chaines d’approvisionnements alimentaires et de divers fournisseurs de services. Donc impact très fort dans nos régions touristiques et leurs hinterlands. On n’avait jamais vu cela, même lors la grave crise mondiale financière. 

Ensuite, les entreprises ont été confrontées aux restrictions de circulations nécessaires pour contenir la pandémie. Mais là il faut saluer les autorisations données par le ministre de l’Intérieur et des gouverneurs pour permettre le transport de marchandises dans les régions.

Mais ce que l’entreprise craignait le plus, c’était le confinement avec comme conséquence un risque élevé de chaos économique et financier.

Aujourd’hui donc 3 mois après, on peut noter des impacts différents en fonction des secteurs d’activités. Vous avez des baisses de chiffre d’affaires  allant de 100% dans le tourisme, à des moyennes de 10 à 35% dans l’industrie, de 20 à 40% dans le Btp et des variations beaucoup plus fortes dans les services.

Si vous prenez par exemple l’activité transport de personnes, l’impact est de plus 70%. Pour l’informatique, il varie entre 40%-80% en fonction de la taille des entreprises. Pour les télécoms, vous avez Hayo opérateur du service universel touché à 100% ayant une clientèle d’immigrés. Même les cliniques privées n’ont pas été épargnées avec une baisse de 20%, les malades préférant reporter leurs rendez-vous médicaux.

Il faut savoir que cette pandémie n’a épargné aucun secteur d’activités, y compris d’ailleurs le secteur financier qui est au bout de la chaine. Dans celui des assurances, il y a eu des pertes liées à l’arrêt de commercialisation  de produits assurance-voyage et assurance-transport de marchandises. Et si on regarde les banques, elles sont aussi affectées dans la mesure où elles ont procédé des reports d’échéances de remboursement des crédits.

Par ailleurs il faut bien noter que les capacités de contenir les impacts ne sont pas les mêmes en fonction de la taille des entreprises (multinationale, grande entreprise, Pme et micro-entreprises).

Ce qu’il faut retenir c’est que les impacts réels vont vraiment se faire sentir sur l’ensemble de l’économie sénégalaise  entre le 4ème trimestre 2020 et le 2ème trimestre 2021.

Avez vous une estimation des pertes?

Il est encore trop tôt pour donner une estimation précise des pertes. Par contre, retenons cette projection du taux de croissance Fmi de notre PIB projeté à 1,1% pour l’année 2020 contre 5,3% en 2019.

Il est clair que cette contre-performance est liée à la baisse substantielle de l’activité économique, donc de la création de richesse et de valeur ajoutée des entreprises.

 Comment appréciez vous les mesures fiscales, d’aide prises par le gouvernement ?

Sur les perspectives macro-économiques, le ministre Abdoulaye Daouda Diallo nous a informé d’une part, de la contribution attendue du secteur privé de 1.834 milliards dans la 2ème phase du Pse, d’autre part, des conclusions de la mission du FMI relative à l’Instrument de coordination des politiques économiques (Icpe), et aussi de la validation de la Loi des finances rectificatives (Lfr).

A ce niveau, nous avons été très rassurés par le cadrage macro-économique, condition nécessaire à la relance économique et à plus d’investissements privés. Et ce d’autant plus que nous avions exprimé la nécessité de maintenir le niveau de la commande publique et la poursuite des chantiers du Pse. Nous avions en effet des craintes que les urgences sanitaires et les priorités sociales impactent fortement le budget de l’Etat. Mais heureusement nous avons été rassurés par le ministre Abdoulaye Daouda Diallo.

Sur la situation de la dette intérieure, nous avons noté que l’Etat a procédé à la régularisation des obligations impayées antérieures à 2019, de 121,9 milliards F.cfa correspondant à 61% de taux d’exécution. Le ministre des Finances nous a également précisé que le solde est mis en paiement dans le cadre de Lfr 2020. Pour les engagements en cours évalués à 102 milliards, les paiements effectifs sont de 81,6 milliards F.cfa, soit de l’ordre de 80%.

Nous avons confirmé au ministre Abdoulaye Daouda Diallo que des paiements ont effectivement été constatés, notamment dans plusieurs secteurs tels que le Btp, le pétrole et gaz, l’industrie et les services, etc. Ce dont le CNP se réjouit. Cependant nous lui avons signalé l’existence d’un stock de créances dans des départements ministériels et démembrements de l’Etat non positionné au niveau du Trésor Public et très certainement sans couverture budgétaire. Il a immédiatement instruit ses services pour qu’une évaluation exhaustive soit faite.

Il est bon de souligner cette diligence du ministre des Finances dans les réponses à apporter aux difficultés des entreprises. C’est ainsi que des instructions ont aussi été données pour le paiement de la dette des huiliers-industriels.

Nous avons aussi eu à partager la bonne compréhension à avoir de la gestion de la dette intérieure et qui consiste à un juste équilibrage entre le paiement des dettes à date échue et la contractualisation de nouveaux engagements pour la croissance économique inclusive et la pérennité des entreprises.

Un fonds de 200 milliards est annoncé pour les entreprises en difficulté. Est ce que c’est suffisant ?

C’est significatif mais certainement pas suffisant, puisque nous sommes désormais dans une perspective de relance économique. Il faut maintenant financer les besoins en fonds de roulement, les investissements et même les restructurations d’entreprises.

Si nous prenons le crédit hôtelier, vous avez plus de 6 milliards accordés à 1.198 bénéficiaires, dont 71% hôtels, 15% agences de voyage, 14% divers autres acteurs. Lors de nos entretiens avec le ministre Abdoulaye Diallo, il a d’ailleurs décidé de leur allouer 5 milliards supplémentaires et un report de l’échéance de paiement de l’impôt sur les sociétés.

Si nous prenons le dispositif de financement direct par les banques, le ministre Amadou Hott a engagé une réflexion pour faciliter l’accès aux ressources. Il y a des critères d’éligibilité à assouplir, des procédures à simplifier et prenant mieux en compte les réalités des entreprises.

Pour l’instant, au regard du dispositif financier mis en place, nous constatons une plus grande préférence des entreprises pour le report d’échéances de remboursements bancaires. Et si l’on totalise le montant des reports pour les entreprises et les ménages, il s’élève à 135 milliards F.cfa : sont concernés 4.700 clients pour 730 entreprises.

 Avez vous reçu cette aide?

Je viens de vous exposer la situation des décaissements.

Que préconise le CNP pour venir en aide aux entreprises et secteurs en difficultés ?

Il y avait une batterie de mesures que nous avons souhaitées pour les entreprises en fonction des difficultés de fonds de roulement, des baisses de chiffre d’affaires et d’arrêts d’activités.

Pour les mesures d’ordre social, vous avez :

  • la prise en charge directe par l’Etat d’une quote-part du chômage technique en fonction de la capacité de trésorerie des entreprises.
  • l’ouverture des négociations sociales, sous la supervision du Haut Conseil du Dialogue Social,  sur les textes réglementaires du chômage technique et les modalités de financement dans le cadre de la nouvelle convention collective nationale interprofessionnelle.
  • le report des échéances de paiement des charges sociales.
  • La suspension des contrôles et du recouvrement des pénalités antérieures.

Pour les mesures d’ordre financier, il y a le paiement de la dette intérieure, le remboursement des crédits de Tva, l’annulation des pénalités de retard relatives aux marchés publics, l’intervention auprès de la banque centrale pour un soutien de proximité des banques aux entreprises (bonification d’intérêts et garantie de crédits bancaires, report des échéances bancaires, facilités de trésorerie et règlement des dettes fournisseurs échues). Nous avions aussi demandé l’accroissement des ressources et révision des conditions de prêt du crédit hôtelier, ainsi que l’assistance financière pour la prise en charge du fret aérien des produits frais de la pêche.

Pour les mesures d’ordre fiscal et douanier, il s’agissait principalement du report des échéances impôts et taxes, de la remise partielle des dettes, de la suspension de la Tva et le différé de recouvrement des dettes.

Et ensuite, il y les mesures relatives aux procédures administratives pour :

  • Continuité du service public portant sur la délivrance de documents administratifs nécessaires à la poursuite de l’activité économique.
  • Mise en place d’un dispositif unique d’accès et opérationnel pour le traitement des dossiers d’assistance aux entreprises impactées, aux côtés du Comité de croissance et de veille économique, et du Comité de suivi de la mise en œuvre des opérations du Fonds « Force Covid-19 »

 La croissance est attendue à 1%. Cela vous inquiète ?

Le FMI indique un taux de croissance de 1,1%. C’est inquiétant, mais il est de notre responsabilité d’envisager l’avenir avec sérénité.

Et cela exige Rupture, Responsabilité et Engagement pour :

  • la réduction de notre dépendance extérieure en biens, services et capitaux par la valorisation du « made in Sénégal » ;
  • la mobilisation de l’épargne nationale aux fins d’une présence significative de nos énergies productives dans la  contractualisation des projets de partenariat public/privé ;
  • le financement des projets du Pse et de l’activité économique à travers de nouveaux instruments de notre politique monétaire.

Les impacts économiques, financiers et sociaux du Covid-19 ont montré l’importance du rôle régulateur de l’Etat, la nécessité de nous soucier davantage de la santé de l’entreprise, ainsi que les possibilités d’intervention de la Bceao, des banques et établissements financiers.

Dans les discussions que le CNP a eues avec le Fmi, nous avons attiré aussi leur attention sur la nécessité d’accompagner notre Etat sur les questions relatives au traitement de la dette extérieure et à la disponibilité de ressources extrabudgétaires  substantielles dans le cadre de notre politique de relance économique.  

Le Fmi a également souligné que la mise en œuvre du programme soutenu par l’ICPE est satisfaisante. Et pour atténuer les effets de la crise imputable au COVID-19 le FMI a décaissé une somme de 442 millions de dollars EU (100% du quota du Sénégal) soit environ 263 milliards de FCFA ou 2% du PIB, au titre de l’instrument de financement rapide (IFR) et de la facilité de crédit rapide (FCR), apportant ainsi un soutien immédiat en termes de liquidités afin d’appuyer l’Etat dans le cadre de la mise en œuvre de son plan de riposte.

Je rappelle que la stabilité politique, le cadre macro-économique sain et la paix sociale constituent pour une grande part les fondamentaux des décisions d’investissements privés.

L’accès au crédit est toujours un problème pour les entrepreneurs. Que faire?

Nous avons déjà eu à tenir la Concertation Nationale sur le Crédit (CNC) où 66 mesures opérationnelles visant à faciliter aux entreprises l’accès au crédit ont été identifiées. Il faut certainement en faire l’évaluation en prenant en compte le dispositif prudentiel de Bâle qui affecte le financement de notre économie.  

Pour certains économistes le Sénégal est en récession. Est-ce votre avis?

Le débat entre économistes pour qualifier un pays en récession porte sur la durée de la baisse du PIB. Certains vous diront 2 trimestres successifs, d’autres 3 consécutifs, et même y ajoutent d’autres variables, etc.

L’attention des chefs d’entreprise que nous sommes, porte essentiellement sur la baisse de notre taux de croissance du PIB est projeté à 1,1% pour l’année 2020 contre 5,3% en 2019. C’est suffisamment significatif et inquiétant.

Pour certains observateurs, les entreprises nationales sont marginalisées dans la commande publique…

Le bilan sur cette problématique a déjà été fait. Nous devons maintenant aller de l’avant. Et dans cette perspective, je préfère surtout retenir cette directive présidentielle, dans le cadre de la 2ème phase du Pse et du programme de relance post-covid 19, de privilégier et d’accompagner nos énergies productives nationales. 

Le gouvernement réfléchit sur un plan de relance et de résilience post covid. Quelles sont les suggestions du CNP ?

Nous avons déjà formulé 15 propositions pour une croissance plus inclusive et un secteur productif intégré. 

Conseil Economique, Social et Environnemental Rendre effectif la consultation de l’Institution de la République avant adoption des Lois et décrets d’application portant sur l’environnement économique, social et environnemental.
Ministère des Finances et du Budget Explorer avec la Bceao et l’Apbef des pistes novatrices de gestion de nos avoirs extérieurs et de mécanismes de financement adaptés aux besoins du Pse et concours nécessaires aux entreprises.
Ministère de l’Economie, du Plan et de la CoopérationMettre en place du fonds d’appui au partenariat public/privé.
Ministère du Travail Ministère de la JusticeApixAméliorer le cadre juridique et judiciaire des contentieux sociaux, notamment les textes régissant le chômage technique, le plafonnement des dommages-intérêts pour licenciement dit « abusif ».
Ministère de l’Industrie Définir des mécanismes appropriés de protection implicite, de valorisation et de consommation des produits industriels « Made in Sénégal ».
Ministre de l’Environnement Introduire dans le décret d’application relatif à la Loi sur le plastique pour le secteur industriel des mesures réglementaires à prise d’effet immédiat et celles autorisant un délai maximum de mise à niveau de process/équipements techniques.
Ministère du NumériqueEtablir un accord-cadre de contractualisation des PPP du Plan SN2025 avec les professionnels privés sénégalais du numérique, dont l’expertise a été reconnue dans la gestion du #DAANCOVID19.
Ministère des MinesFaciliter l’accès des projets miniers au privé national en dissociant le montant des investissements à réaliser (recherche, prospection, installation) de la part de l’actionnariat réservée au privé national (25%) portant constitution de société.
Ministère de l’HabitatFinaliser le processus de sélection des promoteurs immobiliers pour le démarrage effectif des travaux des 100.000 logements sociaux.
Ministère des Infrastructures, des transports terrestres et du désenclavementApixIdentifier les ouvrages d’infrastructures du Pse pouvant être réalisés les entreprises sénégalaises du Btp ayant les capacités techniques et financières, et ceux en partenariat avec l’Ide. 
Ministère du CommerceMinistère de l’IndustrieMinistère de la JusticeApixRenforcer dans le cadre de la Zlecaf les capacités du dispositif institutionnel de gestion de l’environnement commercial et juridique (Commission Nationale de la Concurrence, Bureau de mise à niveau, Association Sénégalaise de normalisation, Tribunal du Commerce)

Que vous inspire le débat sur le foncier qui implique beaucoup d’hommes d’affaires ?

Le débat sur le foncier n’est pas nouveau. Je souhaite que ceux qui ont en charge ces dossiers y apportent, à chaque fois, les réponses les plus justes.

En tant qu’acteur économique, que vous inspire le changement de monnaie Eco à la place du CFA et le retard à l’allumage ?

J’ai noté, comme tout le monde, l’adoption de la réforme monétaire du F.cfa le 20 mai 2020 par le gouvernement français.

Maintenant je ne sais pas à quel rythme nous allons progresser aussi bien dans notre espace Uemoa que celui de la Cedeao. La sensibilité de la monnaie nous la connaissons tous.

Par contre ceci ne nous empêche pas au niveau national d’engager dès à présent des concertations nécessaires entre l’Etat, la Bceao Agence Nationale, l’Apbef et le Secteur Privé sur les questions relatives au financement de l’économie et des entreprises.

La Bceao doit intervenir davantage pour faciliter l’accompagnement de proximité et de flexibilité des banques pour nos entreprises. Il faut poser ce débat en s’interrogeant sur l’adaptabilité des règles de Bâle à des économies nationales en quête d’émergence comme la nôtre, et ce au regard de la structuration de notre secteur productif, des besoins de financement du Pse et des concours financiers nécessaires aux entreprises.

Dans la même logique, je pense également qu’il est temps pour nous d’explorer des pistes novatrices et efficients d’utilisation de nos avoirs extérieurs pour plus de croissance économique inclusive, plus de progrès social durable et la réduction progressive de toute dépendance extérieure.

Propos recueillis par Mamadou SARR