PORTRAIT : Aliko Dangote, le Bill Gates africain

PARCOURS/ECONOMIE : La plus grosse fortune du continent s’engage sans compter pour limiter la propagation de la pandémie. Il y va de l’avenir de l’Afrique et du Nigeria, où il s’est lancé dans la construction de la plus grande raffinerie de pétrole au monde pour assurer son indépendance énergétique. On lui prête aussi des ambitions politiques.

Un immense hangar couleur ocre dans la banlieue populeuse de Lagos. Pour sa première visite de chef d’Etat au Nigeria, ce 3 juillet 2018, Emmanuel Macron a choisi de faire la fête au New Afrika Shine, la discothèque fondée par Fela Kuti, le roi de l’afrobeat contestataire qui considérait la musique comme « l’arme du futur ». C’est là, dans une ambiance survoltée, que le président français a voulu lancer la saison des cultures africaines, Africa2020, aujourd’hui reportée pour cause de coronavirus.

« Tous les grands tycoons nigérians étaient là au milieu des jeunes : c’était un choix complètement iconoclaste. Ils ont tous été bluffés par son discours ultracash. Une manière de dire : ‘Il faut que l’Afrique reprenne son avenir en mains’ », raconte la banquière d’affaires Cathia Lawson-Hall, responsable du France-Nigeria Investment Club. C’est cette pétillante Togolaise ultraconnectée qui a préparé la rencontre entre Emmanuel Macron et Aliko Dangote, l’homme le plus riche du continent.

Le président français connaît le pays pour y avoir fait son stage de l’ENA en 2002.

Aliko Dangote, le meilleur représentant du nouvel afro-capitalisme, ami de Bill Gates et de la rock star philanthrope irlandaise Bono, est aujourd’hui en première ligne dans la lutte contre la pandémie. Il y va de l’avenir du continent africain et… de son propre empire industriel.

Dès la fin mars, Aliko Dangote a coordonné les donations de plusieurs entrepreneurs nigérians en faveur du gouvernement d’Abuja, la capitale du Nigeria. À travers l’Aliko Dangote Foundation (ADF), très active dans la santé et la nutrition, déjà engagée dans la lutte contre l’épidémie d’Ebola en 2013, le magnat a récemment offert l’exécution d’un millier de tests par jour à l’Etat de Kano, dont il est originaire, et acheminé du matériel de protection au Cameroun voisin.

« Si la réponse à la pandémie est bien calibrée en Afrique, elle peut y avoir des effets de transformation plus forts qu’ailleurs », lance l’économiste franco-béninois Lionel Zinsou. Jusqu’ici, la crise sanitaire semble avoir été beaucoup plus limitée en Afrique qu’en Europe avec environ 2 600 décès au 16 mai sur 77 000 cas confirmés sur le continent, selon la direction Afrique de l’OMS. Le Nigeria est le sixième pays le plus touché derrière l’Afrique du Sud, l’Egypte, le Maroc, l’Algérie et le Ghana…. La jeunesse de sa population (60% a moins de 25 ans) est un facteur positif pour l’Afrique. « En Afrique, la crise économique est déjà là : elle précède la crise sanitaire du fait du choc pétrolier », explique Kako Nubukpo, économiste togolais remarqué pour son essai sur L’Urgence africaine (Odile Jacob, 2019). Tous les pays et toutes les entreprises qui dépendent des matières premières vont souffrir.

Impact plus limité du coronavirus

Pour limiter la casse, le président en exercice de l’Union africaine, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa, a lancé début avril un partenariat public-privé avec AfroChampions, un club d’entrepreneurs influents coprésidé par Aliko Dangote, parfois surnommé « le prince de Kano », la deuxième ville du pays. Objectif : lever 400 millions de dollars de dons privés. Dès les premières mesures de confinement, Aliko Dangote s’est associé avec la banque nigériane Access Bank PLC pour financer des centres de traitement. Déjà l’un des plus gros contributeurs privés du Fonds de solidarité de l’Afrique contre Ebola en 2014, il a mobilisé des experts chinois pour former le personnel nigérian sur place.

Avec ses 210 millions d’habitants, le Nigeria fait partie des pays africains potentiellement les plus vulnérables, avec l’Afrique du Sud. L’homme qui a fait fortune dans le ciment et les engrais peut aider ses compatriotes à traverser la tempête. « C’est vraiment le Bill Gates africain », assure Cathia Lawson-Hall, la directrice Afrique de la Société générale, issue d’une famille influente de la diaspora togolaise. « Il est extrêmement respecté sur le continent. Dans son pays, il est perçu comme un demi-dieu qui va rendre le Nigeria indépendant grâce à sa mégaraffinerie de pétrole, mettant fin à une hérésie : le fait que le premier producteur africain de pétrole brut soit tributaire de l’extérieur pour les produits raffinés. » Lancés en 2014 dans la zone franche de Lekki, près de Lagos, les travaux de cette gigantesque raffinerie (un investissement de 12 à 14 milliards de dollars) ont, toutefois, pris du retard. Initialement prévu pour 2020, le démarrage a dû être reporté à 2021 à cause de l’impact de la pandémie… et de la chute vertigineuse des cours du pétrole.

« C’est un projet stratégique pour Dangote qui va permettre au Nigeria d’économiser des devises », estime un diplomate à Abuja.

 À 63 ans, le milliardaire nigérian a encore les reins solides. Il est crédité d’une fortune personnelle de 10,1 milliards de dollars, selon le dernier classement Forbes publié en janvier. Même si celle-ci a fondu de moitié en six ans, il reste l’homme le plus riche d’Afrique, devant ses compatriotes Mike Adenuga (Globacom) et Abdul Samad Rabiu (BUA Group)… Reçu partout comme un chef d’Etat – « C’est plutôt lui qui prête ses avions aux dirigeants africains lorsque les leurs sont en panne », ironise un diplomate -, il est convaincu que l’avenir du Nigeria passe par la diversification de ses ressources.

Outre son projet de mégaraffinerie, Dangote Group a investi 2 milliards de dollars dans une gigantesque usine d’engrais à base d’urée et d’ammoniac – encore en phase de test à Lekki -, qui doit doper la production agricole du pays et assurer sa sécurité alimentaire. Enfin, le milliardaire finalise la construction du plus important gazoduc sous-marin du monde, capable de transporter 3 milliards de m3 de gaz naturel par jour. La nouvelle infrastructure doit notamment permettre de récupérer le gaz pompé par les plates-formes pétrolières et jusqu’ici purement et simplement brûlé par torchage faute d’alternative. Là encore, il s’agit d’« éviter le chantage des opérateurs de transport » en créant un marché local pour le gaz naturel.

« Respecte le pouvoir en place »

Musulman pieux, priant plusieurs fois par jour même lorsqu’il séjourne sur son yacht ancré dans la lagune de Lagos, Aliko Dangote appartient à l’ethnie des Haoussas, l’une des plus importantes du nord du Nigeria. Le berceau des Haoussas, qui ont été largement aux manettes du pays depuis l’indépendance, est situé à Kano. À la mort de son père, un riche exportateur d’arachides, alors qu’il n’a que 8 ans, Aliko est élevé par son grand-père maternel, Sanusi Dantata, héritier d’une influente famille commerçante et ancien directeur de Shell-BP au Nigeria.

Après avoir fait ses études à la prestigieuse université islamique d’Al-Azhar, au Caire, le jeune Dangote, qui a toujours eu la bosse du commerce, démarre ses activités dans le négoce de ciment, en 1977, grâce à trois camions fournis par son grand-père et un prêt de 500 000 nairas accordé par son oncle, un entrepreneur du secteur de la construction et du transport.

À partir des années 1980, le Dangote Group diversifie ses activités dans le négoce du riz, la production de sucre et de sel, et se lance à l’assaut de Lagos, la capitale économique du Nigeria. Il devient le premier producteur de sucre raffiné en Afrique et fait son entrée à la Bourse du Nigeria en 2010 – en 2020 l’empire Dangote représente à lui seul un cinquième de toute la Bourse de Lagos.

Les modèles d’Aliko Dangote sont les grands industriels-philanthropes américains à la John Rockefeller ou Andrew Carnegie. Comme eux, il n’aime pas partager. Très vite, il a su consolider ses positions grâce aux privatisations et, font remarquer ses détracteurs, à ses bonnes relations avec le pouvoir, d’abord sous le régime du président Olusegun Obasanjo (de 1999 à 2007), puis avec le président Goodluck Jonathan (2010 à 2015) dont il fut le conseiller économique.

Grâce à cet environnement favorable, il a tout fait pour éliminer la concurrence dans son pays où il contrôle près de 70% du marché du ciment, contre 30% pour Lafarge-Holcim. « Respecte le pouvoir en place », lui avait soufflé son grand-père maternel. Il applique le conseil à la lettre, quitte à jouer sur les licences d’importation et à surfer sur les changements de normes qui ont contribué, par exemple, à évincer Lafarge du Nigeria en 2014. Dans un câble diplomatique révélé par Wikileaks en 2007, un diplomate américain, Brian Browne, estimait à propos d’Aliko Dangote que « ce n’est pas un hasard si de nombreux produits bannis à l’importation au Nigeria sont des marchés où il a des intérêts ».

Sociétés écrans et paradis fiscaux

« Il appartient à cette génération d’afro-champions qui évoluent encore dans une logique rentière et qui restent très dépendants de leurs relations avec le pouvoir politique ou militaire », estime le sociologue Alioune Sall, directeur de l’Institut des futurs africains (IFA).

Le nom du milliardaire a en outre été cité dans le scandale des Panama Papers sur le système des sociétés écrans basées dans les paradis fiscaux qui a inspiré, en 2019, The Laundromat, le film au vitriol de Steven Soderbergh pour Netflix.

Selon l’enquête du consortium international ICIJ, Aliko Dangote apparaît comme actionnaire de la société pétrolière Ovlas Trading, enregistrée en 2003 aux îles Vierges britanniques par son cousin Sayyu Dantata. En 2011, Ovlas, devenue Petrowest SA, est domiciliée aux Seychelles et à Lagos. Sayyu Dantata reste le principal actionnaire au côté de Patrice Alberti, un ancien banquier de BNP Paribas, proche de Marc Rich l’ex-fondateur de Glencore. Mais le groupe nigérian dément tout lien avec Petrowest.

Deux fois divorcé, père de trois filles, Aliko Dangote prend toutes les décisions stratégiques avec son frère Sani, même s’il a promu, en novembre dernier, sa fille cadette Halima, numéro 3 du groupe. Son empire est le premier employeur privé du continent, présent dans dix-huit pays d’Afrique. « Nous aimons voir les choses en grand », confiait-il à CNBC en 2018. Le chantier pharaonique de Lekki, situé aux portes de la mégapole tentaculaire de Lagos avec ses 20 millions d’habitants, fait toutefois débat.

« On entend parfois dire que c’est un mégaprojet disproportionné. Mais l’Afrique est un continent. Et Aliko est un vrai champion africain qui ne se limite pas à son pays. Il ne ferait pas ça s’il n’était pas sûr de gagner de l’argent : c’est un investisseur avisé », estime le Camerounais Alain Ebobissé, directeur général d’Africa50, le fonds spécialisé dans le développement des infrastructures en Afrique.

 Aliko Dangote entend y gérer le raffinage de toute la production de pétrole brut africaine, une partie du brut du Moyen-Orient et même des Etats-Unis, avec une capacité de production de 650 000 barils par jour. La raffinerie vise à réduire la facture énergétique du Nigeria, premier producteur africain de pétrole, contraint jusqu’ici d’importer l’essentiel de ses besoins en hydrocarbures raffinés.

Depuis qu’il est devenu un participant actif du Forum économique mondial (WEF) de Davos en 2014, Aliko Dangote jouit d’un réseau international hors pair. Il est proche de l’ancien Premier ministre Tony Blair, dont l’épouse, Cherie Blair, siège au conseil de Dangote Cement, aux côtés de son frère, Sani Dangote ; de Mick Davis, le patron du groupe minier Xstrata ; et, surtout, de Bill Gates, devenu un ardent soutien du milliardaire nigérian depuis que leurs fondations respectives se sont alliées dans la lutte contre la polio et l’amélioration des systèmes de santé en Afrique .« Jamais je n’aurais imaginé que Bill soit quelqu’un d’aussi simple », répète souvent Aliko Dangote.

Diversification hors d’Afrique

Entre la deuxième fortune mondiale et la première africaine, le courant passe. Dès leur première rencontre, à New York, les deux hommes se sont découvert des atomes crochus et un intérêt pour les campagnes de vaccination et d’immunisation. En 2016, ils lancent un partenariat doté de 100 millions de dollars en vue d’éradiquer la malnutrition au Nigeria.

« Ce que j’aime avec Aliko Dangote, c’est qu’il investit l’essentiel de son argent en Afrique. Sa nouvelle raffinerie est un investissement majeur qui va changer la donne en faisant baisser le coût de l’énergie et des engrais au niveau du continent », confie son compatriote, Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (BAD) – en pleine bataille pour le renouvellement de son mandat .

 Même si la BAD entend jouer un rôle moteur dans le financement des énergies renouvelables, elle soutient le champion nigérian de la pétrochimie. Dans une récente interview à Bloomberg, en janvier, avant même l’explosion de la pandémie, le « roi du ciment » a toutefois annoncé son intention de diversifier ses investissements.

Diversification hors d’Afrique

Entre la deuxième fortune mondiale et la première africaine, le courant passe. Dès leur première rencontre, à New York, les deux hommes se sont découvert des atomes crochus et un intérêt pour les campagnes de vaccination et d’immunisation. En 2016, ils lancent un partenariat doté de 100 millions de dollars en vue d’éradiquer la malnutrition au Nigeria.

« Ce que j’aime avec Aliko Dangote, c’est qu’il investit l’essentiel de son argent en Afrique. Sa nouvelle raffinerie est un investissement majeur qui va changer la donne en faisant baisser le coût de l’énergie et des engrais au niveau du continent », confie son compatriote, Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (BAD) – en pleine bataille pour le renouvellement de son mandat . Même si la BAD entend jouer un rôle moteur dans le financement des énergies renouvelables, elle soutient le champion nigérian de la pétrochimie.

 Dans une récente interview à Bloomberg, en janvier, avant même l’explosion de la pandémie, le « roi du ciment » a toutefois annoncé son intention de diversifier ses investissements.

Toutinfo.net (avec Les Echos

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