ZLEC: un économiste sénégalais préconise des stratégies d’unification des économies africaines (INTERVIEW)

DAKAR, 30 mai (Xinhua) — L’universitaire sénégalais El Hadj Alioune Diouf, spécialiste en économie, souligne la nécessité pour les pays africains d’avoir des stratégies d’unification de leurs économies dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), dont l’entrée en vigueur est prévue le 30 mai.

« Les Africains doivent avoir des stratégies, identifier des secteurs où ils sont leaders pour créer des champions capables de résister à la concurrence des autres pays », martèle-t-il dans une récente intervierw accordée à Xinhua.

L’Ethiopie, grâce à la coopération avec la Chine, s’est dotée d’un train à grande vitesse qui lui permet d’aller jusqu’à l’océan Indien, fait-il savoir. « Ce pays jadis confronté à la famine exporte aujourd’hui des produits alimentaires. Le développement, ce sont des stratégies », insiste l’économiste.

Avec les dernières ratifications du traité créant la ZLEC, le seuil minimum requis a été atteint pour le lancement de cet accord qui ouvrira la voie à la constitution finale d’un marché unique de 1,2 milliard de consommateurs.

Adoptée le 21 mars 2018 au sommet de l’Union africaine à Kigali (Rwanda), ce vaste espace vise à accroître le commerce intra-africain, dont le taux actuel très faible est de 15%.

« Tout accord de libre-échange a pour objectif d’améliorer l’accès au marché des pays membres, de faire en sorte que les obstacles à l’accès aux marchés soient levés. La zone de libre-échange doit essayer de diminuer les droits de douane à l’intérieur des marchés des membres », explique M. Diouf, ancien directeur du commerce intérieur du ministère sénégalais du Commerce.

Il estime toutefois que « la signature d’un accord de libre-échange ne signifie pas que les droits de douane seront baissés dans les pays signataires ». A cet effet, il a rappelé que l’Union monétaire ouest-africaine (UEMOA), créée en 1994) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO, créée en 1995) ont des unions douanières, des zones de libre-échange, mais seuls 30% des produits sont concernés par ces droits de douane. A son avis, « ce sont des zones de libre-échange théoriques ».

« Il ne faut pas croire que les droits de douane soient de véritables obstacles au non développement des échanges. Il y a d’autres facteurs, notamment l’inexistence des infrastructures qui bloque les échanges en Afrique », soutient celui qui enseigne l’économie internationale à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) et à l’Ecole nationale d’administration (ENA).

L’économiste insiste sur la nécessité de prendre en compte « ces problèmes réels » pour développer les échanges intra-africains. « La zone de libre-échange n’a rien à avoir avec le marché commun qui est d’abord une union douanière, plus un droit d’établissement et une libre circulation des facteurs de production », analyse-t-il.

« Une zone de libre-échange est une zone où les marchandises d’origine communautaire circulent avec des droits de douane supprimés ou largement abaissés », insiste le spécialiste.

M. Diouf rappelle que les Européens, avant d’aller vers le marché commun, ont créé en 1952 la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), mettant en commun « leurs forces, contrairement aux Africains qui mettent en concurrence leurs forces ».

« On doit commencer d’abord par unifier nos économies, mettre en commun nos richesses et créer des champions africains », plaide-t-il, souhaitant la création d’une seule compagnie maritime à l’échelle de la CEDEAO qui puisse permettre de transporter de Dakar à Lagos toutes les marchandises produites dans cette zone.

Selon lui, les Africains doivent mettre en place des structures de transport pour évacuer les surplus de marchandises vers les autres pays. Les routes, les infrastructures commerciales, les plateformes industrielles doivent être mises en place par les membres pour qu’elles puissent profiter au secteur privé africain, soutient l’économiste, citant l’exemple du pont de la Sénégambie qui permet, d’après lui, de désenclaver la région au sud du Sénégal et la Guinée-Bissau.

« La population africaine est aujourd’hui estimée à 1,277 milliard d’habitants avec une population très jeune. C’est un potentiel qui peut permettre effectivement une émergence réelle du continent », dit-il.

Le spécialiste pense que le marché africain peut suffire aux Africains, soulignant que le Sénégal réalise aujourd’hui 50% de ses exportations avec les pays africains contre 25% avec des pays européens (70% auparavant).

La donne est en train de changer en Afrique, estime M. Diouf, soulignant que le marché africain est pertinent. « On peut satisfaire tous les préalables pour l’industrialisation de l’Afrique. Il ne faut pas que la zone de libre-échange empêche l’industrialisation de l’Afrique, sous prétexte qu’on veut élargir le marché », prévient-il.

Mais il « faut protéger les industries dans l’enfance. Toutes les industries qui naissent ont besoin de protection pour grandir », dit l’universitaire, ajoutant que « le fait de transformer nos pays en marchés ne fera pas développer le continent ».