PORTRAIT, AMADOU LATYR NDIAYE, ANCIEN GOUVERNEUR: L’HOMME QUI VOULAIT LIBERER FATICK

Noir, élancé, allure fière, il donne moins que son âge lorsqu’il s’exprime. très à l’aise dans la langue de Molière, Amadou Latyr ndiaye fait partie de cette catégorique de personnes en compagnie de qui on ne s’ennuie jamais. Combattant infatigable pour les causes de la nation et patriote jusqu’au bout des ongles, il donnerait sa vie pour le Sénégal. D’ailleurs, il a eu du mal à cacher son amertume lorsqu’il jette ses projecteurs sur la situation actuelle du pays où tout est en désordre.

Un homme à cheval entre deux siècles

Le regard figé, le ton libre, Amadou Latyr Ndiaye, rencontré au quartier de Ndiaye Ndiaye, ouvre quelques pages de sa vie. Né le 19 mars 1930, l’homme a traversé les 3/4 du 20ème siècle et vit le premier quart du 21ème siècle avec son lot d’événements heureux et pénibles. A cheval entre deux siècles, il est en train d’écrire son autobiographie pour laisser un héritage à la jeunesse fatickoise et sénégalaise de manière générale. Au quartier de Ndiaye Ndiaye où il a vu le jour, Amadou Latyr Ndiaye est décrit comme un homme d’Etat. Jeune, il s’est beaucoup sacrifié pour son Fatick natal. Ayant fait ses humanités à l’école Moustapha Baïdy (établissement où le Président Macky Sall a étudié), Amadou Latyr Ndiaye est décrit par ses proches comme un homme de son temps. Son engagement et sa générosité ont fait de lui un exemple type d’homme d’état. Jeune écolier, il rêvait de faire du Sine le miroir du Sénégal. Aussi, le certificat en poche, il intégra l’école des moniteurs du cadre secondaire. Son premier poste le conduit à Bignona en 1947. Il migre vers Passy qu’il quittera deux ans plus tard pour Fatick (son terroir). Son vœu de servir sa communauté est exaucé. Il prit alors fonction à l’école Moustapha Baïdy Ba en s’engageant à ramener sur le droit chemin la promotion des élèves ratés. «Ces derniers faisaient trois ans au cours préparatoire sans pouvoir passer en classe supérieure», souvient-il. Amadou Latyr Ndiaye s’assigne pour mission d’éveiller l’intelli- gence et de booster l’envie d’aller de l’avant chez ces mômes abandonnés à leur propre sort. Parmi ces jeunes déshérités, il parvient à récupérer au moins seize enfants qui, aujourd’hui, sont devenus des gendarmes, des professeurs d’universités, des juristes et des officiers supérieurs de l’Armée. Alors qu’il est muté à l’école de Ndiaye Ndiaye qui porte le nom de son grand-père, le Djaraf Thiagoune Ndiaye, il officialise son entrée en politique et atterrit à la tête du Secrétariat des jeunesses du Bloc Démocratique Sénégalais (BDS) en 1951. Poste qu’il occupera jusqu’en 1956 avant d’être dési- gné pour diriger le secrétariat général de l’Union régionale du BDS dans le Sine.
En 1959, il demande un détachement au niveau du ministère de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle afin de pouvoir mener convenablement ses activités politiques. Ambitieux et assoiffé de savoir, Latyr Ndiaye se rend aux Etats Unis pour y renforcer ses capacités. Alors qu’il séjourne en France, il reçoit un groupe d’amis qui lui proposent d’être leur candidat aux élections locales. Ce qui dérange plus d’un, dans les rangs du BDS. Ainsi, les trois députés (feu Ibou Diouf, feu Khar Ndofféne Diouf et feu Alioune Badara Mbengue) de la région décidèrent de rencontrer Valdiodio Ndiaye, ministre de l’Intérieur d’alors. Ce dernier les aida à «liquider» politiquement le jeune intellectuel ambitieux, devenu surtout une épine à leur pied. Il fut alors «envoyé» dans le commandement territorial où il occupa les postes de sous-préfet, préfet et ensuite gouverneur. Très fougueux et teigneux comme pas possible, Amadou Latyr Ndiaye quitte l’administration après quelques années de service et se consacre exclusivement à sa carrière politique. Il se fixe désormais pour objectif de libérer Fatick de la domination des haalpulaar. C’est ainsi qu’il s’oppose systématiquement au parachutage d’Abou Diallo désigné pour remplacer Omar Sy. «J’ai dit niet. Je leur ai dit ce jour-là que Fatick ne sera pas la chasse gardée des toucouleurs». Cette guerre se poursuit jusqu’aux années 80 avec l’arrivée de Macky Gassama. Un «grand monsieur» qu’Amadou Latyr Ndiaye appréciait énormément, mais qui l’indisposait
politiquement. Pour barrer la route à Macky Gassama, le père de l’ancien ministre Aly Coto Ndiaye créa la division pour mieux régner. D’ailleurs, il fut l’instigateur des multiples ten- dances qui ont secoué l’histoire politique du Sine de 1980 à 1992. «Toutefois, mon objectif n’a jamais été d’occuper un poste. Je voulais plutôt participer à l’émancipation du peuple du Sine », confesse-t-il. C’est dans ce cadre qu’il crée, avec quelques amis, le mouvement dénommé : «Réveil du peuple du Sine». Un mouvement qui avait fait couler beaucoup d’encre. Même le Président Senghor avait combattu de toutes ses forces ce mouvement. Il l’avait, d’ailleurs, fait savoir au cours d’un meeting de clôture de sa campagne, en soutenant : «de petits prétentieux ont créé ici un mouvement pour vous distraire et nous distraire». Latyr Ndiaye qui raconte cet épisode se souvient de la réponse qu’il avait servie au Président-poète. «Nous avions crié, non c’est faux. Et c’était le scandale de l’année», se rappelle encore avec beaucoup d’émotions. Homme politique de grande
dimension, Amadou Latyr Ndiaye regrette beaucoup que son fils Aly Coto n’ait pas hérité de sa capacité à toujours se tirer d’affaires sur la scène politique. «Et pourtant, je lui donne des conseils mais Aly est un idéaliste politique. Or en politique, lorsqu’on est idéaliste, on ne va pas loin».

REGARD SUR LE RÉTROVISEUR

Malgré son âge avancé, il suit attentivement l’actualité nationale et internationale. Certaines déclarations politiques qu’il lit dans la presse le choquent terriblement. «C’est la catastrophe, n’importe qui se lève pour se déclarer candidat à la présidentielle. C’est une situation aberrante». Pour lui, le choix des dirigeants doit émaner du peuple. «Ce qui se passe aujourd’hui est tout sauf de la politique. C’est une catastrophe. Chaque Sénégalais veut être président de la République. C’est incroyable. Un peuple doit avoir de la mesure». Revenant sur la situation politique locale, il dit : «c’est la catastrophe et là aussi y a la responsabilité du chef de l’Etat qui désigne qui il veut. Il doit laisser le peuple
choisir ses responsables. N’est pas ministre, directeur général, député ou maire qui le veut. Ces fonctions sont lourdes et sacrées». Par ailleurs, l’ancien gouverneur de Ziguinchor est atterré par la situation dans laquelle se trouve l’administration sénégalaise. «Une administration est une assise politique grâce à laquelle un Etat est solide. L’Etat n’est solide que de par son administration. L’administration sénégalaise est à refaire. Les administrateurs ont peur d’être de vrais administrateurs. Pour un oui ou pour un non, ils sont menacés», déplore-t-il. Cependant, il garde espoir de revoir une administration parfaitement soignée.

SON SECRET

Pour se maintenir, le vieux Ndiaye n’a qu’un seul secret: le couscous. Chaque soir, il lui faut son bol de couscous et de lait. Le «mbaxal» aussi, il en raffole. Il passe ses journées à discuter, à lire et à méditer sur le Sénégal de ses rêves où il n’y aura plus de place pour la méchanceté, l’hypocrisie et la jalousie.

( Hérame DIAGNE et Toutinfo.net )