Mamadou Diop Decroix: « le Sénégal est entré de plein pied dans une crise politique majeure »

1- Comment appréciez-vous la situation actuelle, avec les menaces qui pèsent sur les candidatures de Karim Wade et Khalifa Sall ?

Çà va bien au-delà de menaces sur des candidatures. La vérité, si vous voulez-bien l’admettre, est que le Sénégal est entré de plein pied dans une crise politique majeure. Ce que nombre d’observateurs voyaient venir depuis le référendum de mars 2016 qui n’a été qu’une béquille au Président de la République pour revenir sur sa promesse de réduire son mandat de 7 à 5 ans est aujourd’hui là sous nos yeux. Cette affaire n’est pas une affaire de Karim Wade ou de Khalifa Sall. C’est l’affaire d’un pays qui a, à sa tête, un homme qui a décidé de le dévier durablement de sa trajectoire démocratique et même républicaine, je pèse bien mes mots. Le Président Senghor avait décidé, en 1980, de renoncer à épuiser son mandat de 1978 en démissionnant pour des raisons qui lui étaient propres. « nguur, ken du ko ñédd” avait-il simplement expliqué. Autrement dit “le pouvoir, ça ne se racle pas”. Le Président Abdou Diouf avait réussi à établir avec son opposition des règles consensuelles de dévolution du pouvoir ; je fais allusion au Code consensuel de 1992. Lorsque, sur la base de ces règles, il a perdu le scrutin du 19 mars 2000, il a accepté sa défaite et félicité son challenger, le Président Abdoulaye Wade. Ce dernier, s’appuyant sur les meilleures traditions africaines, s’est fait représenter à un sommet de chefs d’Etat au Caire par son prédécesseur et s’était aussitôt rendu, après la visite à son guide religieux, chez la maman du Président Diouf pour lui tenir le propos suivant : “Un fils est parti mais c’est aussi un fils qui est venu”. Et il s’était abstenu de toute chasse aux sorcières.
Le Président Wade, pour sa part, avait porté plus avant la qualité du système électoral de notre pays en instaurant la CENA votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale après des divergences vite aplanies en amont. Ce système électoral sans cesse amélioré a permis au Président de la République aujourd’hui en fonction de gagner haut la main le scrutin du 25 mars 2012 et d’être félicité par son prédécesseur.

Alors que tous les Sénégalais considéraient que des élections contestées pouvant déboucher sur des lendemains douloureux pour notre pays étaient derrière nous, voici que l’actuel Chef de l’Etat nous tire brutalement vers l’arrière en nous ramenant 30 ans en arrière (1988) avec des risques avérés de basculement dans l’inconnu. Toutes les modifications au forceps de la constitution et de la loi électorale dans les conditions de militarisation de la ville de Dakar à ces deux occasions, ne lui suffisent pas. Maintenant il s’essaye à l’élimination d’adversaires pour la prochaine présidentielle en violation de toutes les lois et de tous les règlements en vigueur dans le pays. Nous devons tous comprendre qu’on est désormais entré en crise politique d’une ampleur non égalée dans notre histoire récente.

2- N’y a-t-il pas un impératif de retrouvailles de l’opposition pour mener le combat ?

Oui l’Opposition s’organise. Elle n’a aucun autre choix que de faire face puisque l’affrontement lui est désormais imposé par le pouvoir en place. Mais, je le répète encore une fois, ce qui est entrain de se passer englobe et dépasse les acteurs politiques. Tous les Sénégalais, sans aucune exception, sont concernés notamment les instances de légitimation du pays que sont les guides religieux.

3- Quelle réponse politique faudrait-il apporter au président Macky Sall ?

Il faut une réponse politique forte, à construire dans l’urgence, qui soit simple, facile à comprendre par le peuple et fiable. A voir les gens du pouvoir à la tâche pour démanteler tout ce qui avait permis d’avoir des changements de pouvoir démocratiques et pacifiques, on ne peut qu’en conclure qu’ils sont persuadés de leur défaite prochaine. Et ils ont tellement aiguisé les contradictions avec leurs adversaires de l’Opposition par le dénigrement, la répression, l’humiliation qu’ils n’envisagent pas de quitter normalement au vu de ce qui pourrait leur arriver. Mais le pays vaut plus que ses générations actuelles. Ils doivent revenir à la raison avant qu’il ne soit trop tard.

L’Opposition, pour ce qui la concerne, doit renforcer son unité et accentuer la lutte jusqu’à ce que tous les candidats exclus soient autorisés à se présenter à la prochaine élection présidentielle. La logique d’élimination n’épargnera aucun candidat susceptible de l’emporter sur le candidat sortant. Seules les formes pourront varier. Mais si toutes ces violations des droits démocratiques des citoyens et des droits humains tout court comme les marches réprimées, les manifestations étouffées dans le sang avec mort d’homme comme Fallou Sène à l’UGB sont aujourd’hui possibles, c’est parce que les institutions de ce pays sont totalement par terre. Pourquoi celui qui a tué Fallou Sène court toujours ? N’a – t – il pas reçu, avec preuves à l’appui, l’ordre de tirer à balle réelle ? Lorsqu’on a une crise politique de cette envergure, avec des institutions par terre, on pare au plus pressé. Le Sénégal ne peut plus faire l’économie d’un régime de transition pour, dans la paix et la stabilité, remettre les institutions sur les rails. Je pense que la fin de ce régime doit être consécutive à l’ouverture d’une transition de 18 mois, couronnée par un référendum constitutionnel qui devra consacrer une nouvelle constitution issue d’un large consensus national. Une constitution démocratique qui réhabilitera la République et l’Etat de droit.

Une nouvelle élection présidentielle sera alors organisée dès octobre-novembre 2020 sur la base de la nouvelle constitution et d’une nouvelle loi électorale consensuelle. C’est dans ce nouveau contexte que les débats de programme et de projets de société pourront avoir tout leur sens et non dans une situation où nous allons tout droit dans le mur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.