Rihanna et les maîtres censeurs

Ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités peuvent vous commettre des atrocités. » Voltaire

Un hiver gris d’intolérance traverse le Sénégal en ce début d’année. Une vague de haine religieuse, jusque-là sourde, mais qui a pris une certaine ampleur médiatique avec ce qu’il est convenu d’appeler désormais « l’affaire Rihanna ». Un nouveau parti dévot, dénommé « Non à la franc-maçonnerie et à l’homosexualité », a appelé l’État à interdire l’entrée sur le territoire de la chanteuse au motif qu’elle serait « porteuse de plusieurs dangers socio-culturels ». Pour cette sombre vengeance, Rihanna symbolise toutes les choses honnies : elle est femme; pire, une femme (re)belle, agréable à regarder et charismatique. En un mot une femme libre. Tout un tas de qualités qu’un religieux rabougri et haineux ne peut observer sans avoir d’urticaires.

Mais en lançant cette fatwa grotesque, ri-di-cu-le, ce collectif d’illuminés croyait surfer sur une grande victoire obtenue il y a quelques semaines : l’annulation de la 26e édition des Rehfram (une rencontre franc-maçonnique) qui était prévue les 2 et 3 février dans un grand hôtel la capitale sénégalaise. Cette fois, on ne saurait bouder son plaisir, l’État du Sénégal d’ordinaire très pusillanime face aux injonctions religieuses n’a pas cédé un pouce de terrain.

Néanmoins, il serait temps que cet État montre plus de fermeté à l’endroit de cette corporation de haineux dont le but ultime est de saper les valeurs du Sénégal. Les valeurs démocratiques du Sénégal, d’abord, parce qu’ils n’ont rien de plus en horreur que notre laïcité paisible symbolisée par la coexistence cordiale entre musulmans et chrétiens, l’implication de nos femmes dans les affaires publiques, et la liberté qui leur est octroyée de se vêtir comme elles le souhaitent sans porter atteinte aux règles de la pudeur.

Ces maîtres censeurs ont également en haine les valeurs purement sénégalaises d’hospitalité, de bonne humeur, de légèreté et de naïveté superstitieuse. L’espoir secret qu’ils caressent est de saper tous les fondements du Sénégal pour en faire non pas un bon pays musulman, mais un pays régi selon les mœurs et les coutumes arabes.

Cette distinction est très importante pour comprendre ce qui se joue sous nos yeux. À l’occidentalisation qu’ils dénoncent à longueur de prêches et de conférences grassement rémunérés, ils voudraient substituer une arabisation, en imposant par exemple ce voile intégral tout noir qui ne fait pas partie de nos coutumes vestimentaires négro-africaines. En somme, ils voudraient substituer la colonisation européenne (censée être terminée pour le Sénégal depuis 1960) à une nouvelle colonisation arabisante.  Ce qui peut donner lieu à des scènes pour le moins cocasses quand de joyeux quidams se parent comme des Cheikh des Émirats lors de nos grandes célébrations religieuses pour paraître plus musulmans que les musulmans.

En somme celui qui dénonce avec le plus de vigueur « le complexé occidental » est un fieffé « complexé arabisant ».  « Rien n’est aussi profondément apparenté au tragique que le comique », relevait avec justesse Charles Péguy.

Car derrière cette pantomime comique, le tragique pointe le bout de son nez. Et la situation sénégalaise est d’autant plus inquiétante qu’à l’occasion de la venue de Macron, Rihanna et tutti quanti, un autre spectacle bien plus intéressant s’est offert à nos yeux : l’alliance entre « sous-Khomeiny » et gauchistes 2.0. Il est très fascinant d’analyser cette convergence des luttes entre religieux rabougris et gauchistes de salon. Cette alliance contre-nature entre ce faux parti dévot et ces militants égarés de la souveraineté nationale me semble être le phénomène le plus important auquel le Sénégal va devoir faire face ces prochaines années.

Autrefois- des personnalités comme Mandiaye Gaye ou Ibrahima Sène peuvent en témoigner-, le combat pour la liberté, la tolérance, l’émancipation des femmes, la liberté de culte, la liberté de parole et de penser, était au cœur des revendications des mouvements de gauche. Ces militants, d’hier, que l’on ne pourrait suspecter de sympathie pour « l’impérialisme occidental » n’auraient jamais, même dans leurs pires cauchemars, imaginé faire cause commune avec ces tristes ayatollahs pour exiger l’interdiction d’une rencontre d’une association maçonnique, pour militer contre l’entrée sur le territoire d’une artiste internationale de la pop ou réclamer des pogroms anti-gay.

Triste époque et sombre avenir.

 

Lala NDIAYE/Seneweb